Du spirituel dans la technique ?
Du spirituel dans la technique ? – Essai de technosophie[edit]
La technique est simultanément problème et solution. Toutes les questions écologiques, sociales et éthiques lui sont liées. Qu'est-ce que la technique et que pourrait-elle devenir ? Une réflexion sur les arrière-plans spirituels de la technique, avec un retour particulier sur le « cosmisme russe ».
par Louis Defèche
Membre de la rédaction et directeur exécutif de l'hebdomadaire Das Goetheanum. Co-Responsable du département de communication du Goetheanum. Cofondateur d'ÆTHER. Intervenant et conférencier.
Le courage de la complexité[edit]
Le mythe initial[edit]
Pour échapper à l'ennui de l'éternité, Zeus, le Maître de l'Olympe, voulut peupler la Terre de créatures mortelles. Pour réaliser ce projet, il s'adressa aux deux frères Titans, Épiméthée et Prométhée, le premier étant « celui qui pense après », l'étourdi, et le second « celui qui pense avant », le prévoyant. Épiméthée, enthousiaste, souhaita absolument se charger de cette tâche. Il entreprit de créer toutes les créatures de la Terre, attribuant soigneusement à chacune d'elles un don particulier, pour que chaque espèce voie ses faiblesses compensées par ses dons et s'intègre ainsi dans un ensemble harmonieux, un « écosystème », un cosmos équilibré.
Lorsque son frère Prométhée inspecta sa réalisation, il constata qu’Épiméthée avait oublié de doter l’être humain d'un don. Or, il avait déjà distribué tous les dons. Il ne restait plus rien pour les êtres humains qui se trouvaient ainsi démunis au sein de la création. Pour résoudre ce problème et permettre à l'humanité d'exister, Prométhée vola le feu aux dieux et le donna aux hommes, et avec le feu, aussi la « technique » et les « arts ».
Comme punition pour cet acte de rébellion, les dieux créèrent Pandore, « celle qui a tous les dons » (« pan »=tout, « dore »=don), une femme d'une beauté incomparable, et l'envoyèrent vers les hommes. Pandore portait une boîte au contenu secret qui ne devait surtout pas être ouverte. Mais la curiosité l'emporta, et la boîte, ouverte par Pandore, laissa s'échapper tout le mal et la misère, qui se répandirent alors sur l’humanité. Une seule chose resta dans la boîte refermée à la hâte : l’espoir.
Nature, humain, technique[edit]
Ce mythe contient tous les éléments importants de la problématique de la relation entre « nature », « être humain » et « technique ».
- Avec Épiméthée apparaît l'image d'un écosystème naturel harmonieux où chaque créature trouve sa place, mais dont l'être humain reste exclu.
- Seul Prométhée peut faire une place à l'être humain en apportant le feu, la technique et les arts. Par ces derniers apparaissent, au sein du monde naturel, les civilisations. Les civilisations sont l'expression de la transformation de la nature, et donc, dans une certaine mesure, aussi de sa destruction.
- Sur ce chemin, l'être humain, qui n'avait d'abord aucun don, est accompagné par la merveilleuse Pandore, qui a tous les dons, mais qui laisse aussi s'échapper tout le mal et la misère – ce mal et cette misère liés à la technicisation, bien visibles dans l'humanité moderne.
Ecologie[edit]
La question écologique s'articule finalement autour de notre relation – en tant qu'êtres humains – avec la technique et la nature. La nature, l'humain et la technique semblent être des entités nettement séparées, vouées à un conflit à mort.
- Tandis que la nature semble menacer l'être humain,
- l'être humain menace lui aussi la nature en retour,
- et la technique semble mettre en danger la nature tout autant que l'être humain…
À la lumière du mythe de Prométhée, nous pouvons saisir que la technique, qui nous semble souvent inhumaine, est précisément ce qui caractérise le plus l’être humain. La technique lui est immanente, elle émerge de lui. De même, l'être humain émerge de la nature. Ces trois entités ne sont donc pas foncièrement séparées. Ainsi, la question de la technique n'est pas une question secondaire, fortuite : c'est une question métaphysique centrale pour l'être humain, qui prend même une dimension cosmique.
Conscience et technique[edit]
L'image des deux Titans, l'un tourné vers le passé – celui qui pense après – et l'autre vers l'avenir – celui qui pense avant –, reflète deux aspects du rapport de l'humain au monde : épistémè et tekhnè.
Ces deux termes issus de la philosophie antique se chevauchent en partie : il s'agit dans les deux cas de « science ». Ils distinguent cependant
- un savoir théorique, épistémè, qui reflète le monde existant, et
- un savoir pratique, tekhnè, qui vise à transformer le monde.
En ce sens, si seule épistémè existait, il n'y aurait pas de place pour la création humaine, pour la liberté, car l’être humain vivrait dans un monde entièrement prédéterminé. En revanche, la tekhnè, en tant que « savoir-faire », ouvre comme une brèche au sein de ce monde prédéterminé, un espace de liberté, de création, de transformation.
La tekhnè permet aussi ce que l'on appelle la poíēsis : créer, fabriquer, faire passer quelque chose du non-être à l'être. Grâce à la tekhnè s'ouvre ainsi un espace des possibles qui, tel une béance obscure ouverte sur l'avenir, peut contenir toutes les promesses imaginables, mais également tous les malheurs. De cette ouverture dans la réalité jaillissent toutes les innovations artistiques, culturelles, politiques, architecturales, technologiques : les civilisations.
La technique n'est pas arrivée sur le tard, elle est aussi ancienne que l'humanité. Elle définit l'humanité. Cependant, lorsque la pensée philosophique est née dans l'Antiquité, la technique a commencé à être théorisée.
Les premiers traités techniques sont apparus, comme ceux d'Archimède ou de Héron d'Alexandrie. À cette époque apparaissent progressivement les premières machines à proprement parler. Les ingénieurs d'Alexandrie développèrent déjà les précurseurs du moteur à piston. La « machine d'Anticythère », qui date approximativement du deuxième siècle avant Jésus-Christ et qui n'a été découverte qu'au début du 20ᵉ siècle, est un excellent exemple de cette époque. Cette machine s'est révélée être un mécanisme étonnant, composé d'un engrenage très sophistiqué destiné à reproduire les mouvements du cosmos, permettant de prédire la position des astres. Il s'agit pour ainsi dire du premier calculateur ou « ordinateur » analogique connu. Un « ordinateur antique » dont le principe consistait à refléter le cosmos.
Descartes[edit]
Avec l'époque moderne, avec le « je pense, donc je suis » cartésien, la conscience scientifique s'est complètement coupée de la nature vivante pour devenir pleinement autonome.
L'être humain a commencé à saisir la nature sous une forme entièrement mécanique. Dès lors, le principe de l'automate, le principe de la machine, a connu un essor sans précédent. Tout un monde de systèmes de plus en plus automatisés, fermés et autonomes, a vu le jour, comme un reflet de cette conscience humaine fermée et fondée sur elle-même.
De cette conscience moderne, coupée des dieux, du cosmos et de la nature, va naître une technique tournée vers le bas, vers la terre, et même vers ce qui se trouve sous la surface de la terre – des minerais, en passant par le charbon et le pétrole, jusqu'au monde de l'électricité, du magnétisme et des forces atomiques – , vers un « sous-sol », non pas matériel mais spirituel, que nous pouvons appeler « sous-nature » parce qu'il se trouve sous la nature visible.
Des milliards d'activités électro-magnétiques par lesquels nous surfons sur Internet et dans le monde virtuel se situent au sein de cette « sous-nature ». Spirituellement, le monde virtuel se trouve dans une « caverne ». C'est dans ce monde sous-naturel qu'émerge aujourd'hui une nouvelle forme de machine autonome que nous appelons « intelligence artificielle ».
Sa particularité est qu'elle n'est plus seulement un automatisme préprogrammé, mais qu'elle développe aussi elle-même ses stratégies opératives. Elle nous indique un nouveau stade de développement de la conscience, quelque chose qui se rapproche du concept d'« autopoïèse », c'est-à-dire d'auto-création. Ces développements techniques reflètent la 'conscience humaine et son aspiration à créer un être autonome, si possible vivant et conscient, une sorte de nouvel être humain, semblable à l'homoncule du Faust 2 de Goethe, ce petit être très intelligent, sorti d'une éprouvette, qui jouera un rôle central dans le développement spirituel de Faust et sa quête d'Hélène, la beauté.
Le pharmakon[edit]
Selon le philosophe Bernard Stiegler (1952-2020), la technique doit être regardée comme un « pharmakon ». Stiegler emprunte ce terme à l'Antiquité grecque et désigne un medium qui peut être à la fois un poison ou un remède.
- Le potentiel toxique de la technique nous est bien connu, surtout dans l'histoire moderne. La technique, qui intervient systématiquement dans l'environnement naturel, occasionne une destruction de la nature.
- Elle est aussi le principal levier de l'oppression sociale, comme l'avait déjà compris Marx. En augmentant le pouvoir de l'être humain, elle décuple aussi l'effet de ses penchants égoïstes et destructeurs.
- Certains groupes peuvent exploiter cette puissance – les moyens de production et le capital –, se l'approprier et soumettre les autres à une forme moderne d'esclavage.
Dans quelle mesure la technique a-t-elle aussi les propriétés d'un remède ? Où peut-on trouver son potentiel de guérison ?
- Les progrès de la médecine laissent sans aucun doute apparaître un aspect important de la dimension thérapeutique de la technique.
- Dans l'agriculture et dans tout ce qui protège l'être humain des caprices de la nature, de la famine, de la maladie et de la mort, la technique joue un rôle central.
- Comme le décrit le mythe de Prométhée, c'est bien la technique qui permet à l'être humain de survivre dans le monde naturel. Mais au-delà d'une simple béquille, quelle promesse la technique nous fait-elle ?
Bernard Stiegler fait le constat que toute vie spirituelle humaine se développe au sein d'un contexte technique. L'être humain déploie ses capacités spirituelles à travers la technique : le temple, le livre, l'instrument de musique, le calculateur… Certaines technologies, relatives à l'information, constituent plus spécifiquement des technologies de l'esprit. À l'ère de l'industrie culturelle et médiatique, ces technologies de l'esprit sont prises en otage par certaines puissances économiques, et donnent naissance à des médias de masse. Les États disposent également de puissants leviers pour orienter cette vie de l'esprit par l'intermédiaire des subventions et des médias d'État. Toute sa vie, Stiegler a cherché des solutions pour libérer les technologies de l'esprit de ces influences et pour créer des espaces techniques favorables à une vie spirituelle libre. De son point de vue, les innovations techniques, notamment les technologies numériques, peuvent devenir des outils pour la liberté de la vie de l'esprit et pour une future économie fraternelle. En tant que « pharmakon », la technologie devient alors un remède pour l'émancipation spirituelle et la fraternité sociale. Dans une interview accordée au journal Socialter, Stiegler déclarait en 2017 : « Dans l'anthropocène, la vie de l'esprit doit ressusciter ! »2 Selon lui, il s'agit avant tout de surmonter l'« entropie », c'est-à-dire les processus de mort qui dominent la civilisation actuelle, pour atteindre l'ère de ce qu'il appelle la « néguentropie », une ère dans laquelle l'être humain développera des forces vivantes et créatives capables de surmonter ces forces de mort.
La technique comme rédemption[edit]
Le motif de la thérapie, du remède, est au cœur de la question de la technique, mais aussi le motif de la victoire sur la mort. Dans la plupart des conceptions transhumanistes, il s'agit aussi de trouver le salut dans la technique. L'une des idées les plus connues du transhumanisme est celle du « mind uploading ». Elle prédit que la technologie informatique, qui se développe de manière exponentielle, sera bientôt en mesure de télécharger l'esprit humain dans un ordinateur afin qu'il puisse y poursuivre sa vie – c'est-à-dire surmonter la mort. Cette idée peut sembler tirée par les cheveux, mais les récents développements exponentiels de la puissance de calcul et de l'intelligence artificielle laissent entrevoir des possibilités dans cette direction. Mais chercher l'immortalité dans un microprocesseur, n'est-ce pas remplacer un corps mortel par un autre corps mortel ? En outre, cette fusion de l'esprit humain avec des microprocesseurs ne serait-elle pas une nouvelle forme de momification ? Quoi qu'il en soit, il s'agit ici aussi de surmonter la maladie et la mort. Cette idée d'une victoire sur la maladie et la mort est aussi au cœur du christianisme, mais traditionnellement, cette rédemption est attendue comme une grâce, elle n'est pas le résultat d'une réalisation technique de l'être humain.
Il existe cependant un autre courant, parfois considéré comme le précurseur du transhumanisme occidental. Il s'agit d'une sorte de combinaison entre le christianisme orthodoxe et le transhumanisme. Ce courant de pensée, qui fut plus tard appelé le « cosmisme », a été initié par un bibliothécaire moscovite discret du nom de Nikolaï Fiodorovitch Fiodorov (1829-1903). Son œuvre principale, la Philosophie de l'œuvre commune, semble bien exotique pour le lecteur d'aujourd'hui. Par certains aspects, sa philosophie semble archaïque, traditionaliste et patriarcale, et par d'autres aspects, elle paraît étonnamment actuelle et comporte aussi des accents de science-fiction et de visions d'avenir.
Fiodorov place l'humanité dans son ensemble au centre de ses réflexions. Il veut retrouver la grande fraternité humaine. Il est très sceptique à l'égard de la technologie occidentale qui, à l'époque, arrive en Russie. Il la regarde comme destructrice de la nature, de la vie sociale et spirituelle. Il considère que l'appropriation égoïste de la technique à des fins exclusivement capitalistes renforce le pouvoir de quelques-uns sur tous les autres. Pour lui, seule une technique issue de l'esprit de fraternité humaine peut être « bonne ». En conséquence, les innovations techniques devraient être observées comme un « bien commun », une « œuvre commune ». La technique ne devrait pas seulement faciliter la vie humaine, en particulier des ouvriers et des paysans, mais aussi élever la « force aveugle de la nature » à un niveau de conscience supérieur. Selon lui, la mission de l'humanité est de transformer la terre et de peupler l'ensemble du cosmos afin de l'humaniser et de l'habiter de conscience.
Fiodorov a été marqué par la grande famine de 1891, causée par une sécheresse exceptionnelle dans le sud de la Russie, et qui a fait des milliers de victimes. La nouvelle lui parvient alors que les Américains avaient réussi à provoquer la pluie en tirant sur des nuages avec des pièces d'artillerie. Il reçut cette annonce comme une révélation : la technologie destructrice pouvait être détournée pour influencer le climat et favoriser la vie. Il lui apparaissait clairement que nous devions apprendre à gérer le climat et les courants atmosphériques pour le bien commun. Son obsession pour la maîtrise du climat et l'utilisation de l'énergie éolienne et solaire semble étonnamment actuelle, alors que nous parlons sans cesse de « lutter contre le changement climatique ». Pour lui, il ne s'agit pas de « lutter contre », mais d'influencer et de réguler le climat. Face aux forces puisées dans le sous-sol, qui sont selon lui sources d'oppression sociale, Fiodorov privilégie les forces du ciel et du soleil. Au-delà de l'atmosphère terrestre, il étend sa vision au cosmos et plaide pour une « transformation du système solaire en économie », en particulier lorsqu'il s'agit d'agriculture, car l'agriculture est étroitement liée au système solaire.
D'une part, Fiodorov dépeint une humanité hautement technicisée, capable de maîtriser le climat, de puiser son énergie dans le système solaire et de peupler le cosmos ; d'autre part, il accorde une place essentielle à la vie traditionnelle des villages, à la spiritualité et à la paysannerie. La relation entre la nature, l'être humain et la technique doit être entièrement déterminée par un idéal qui considère la technique comme un vecteur de fraternisation et de réalisation spirituelle. À l'époque, pour les représentants du christianisme traditionnel, cette vision n'était pas acceptable : elle est perçue comme un péché d'orgueil, car on ne doit pas intervenir ainsi dans la création de Dieu. Cependant, Fiodorov considère son grand projet de transformation technique du monde comme une véritable mission chrétienne. Selon lui, le Créateur a tout remis entre les mains de l'être humain qui a reçu l'entière responsabilité. La rédemption du monde – et notamment la résurrection des morts – ne doit pas seulement être attendue comme une grâce, mais doit être réalisée par l'être humain, c'est-à-dire par la technique.
Commentant la célèbre parole du dernier acte du Faust 2 de Goethe : « Seul mérite la liberté comme la vie / Celui qui doit les conquérir chaque jour », il résume sa pensée de la manière suivante : « Si nous prenons cette expression [de Faust] au pied de la lettre, si c’est réellement la vie qu’on acquiert et non les moyens permettant simplement de soutenir la vie, non une liberté intellectuelle mais une liberté réelle, alors la personnalité acquerra des dimensions gigantesques, une forme colossale. Il est encore le client de la terre, du soleil, de ses ancêtres, il n’est pas encore digne de la vie et de la liberté, celui qui n’a pas recréé dans son organisme toute l’histoire de la planète terrestre et du Système solaire. Celui en qui reste encore ne serait-ce qu’une petite cellule non construite par son travail, celui-ci n’est pas encore libre, il ne peut dire de la vie qu’elle est sienne, il n’est pas encore quitte envers ses pères. L’espèce humaine doit transformer en une histoire circonstanciée, et non seulement en représentation, mais en réalité, le processus embryologique, ce manuel généalogique que chacun a parcouru dans le sein maternel. Les personnes, se transformant en microcosmes de la terre et du Système solaire, transformeront aussi la Terre, et tout le Système, en un nouveau ciel et en une nouvelle Terre habitée par la conscience. »3 Ainsi, le corps humain et la nature doivent être entièrement transformés et les défunts ressuscités « physiquement ». Contrairement au transhumanisme habituel, Fiodorov ne cherche pas à surmonter la mort en passant par la sous-nature, mais par le cosmos.
Sa singularité et sa discrétion n'ont pas empêché Fiodorov d'influencer la vie intellectuelle russe. Des personnalités comme Léon Tolstoï ou Vladimir Solovjev, qui étaient en contact avec lui, ont été fortement impressionnées. Solovjev lui écrit dans une lettre : « J'accepte votre projet sans condition [...]. J'ai beaucoup de choses à vous dire. Mais pour l'instant, je veux seulement dire que votre « projet » est, depuis l'avènement du christianisme, le premier pas de l'esprit humain sur le chemin du Christ. En ce qui me concerne, je ne peux que reconnaître en vous mon maître et mon père spirituel »4. Tolstoï reste réservé, mais se montre très intéressé et écrit à son sujet qu'il « mène la vie chrétienne la plus pure », qu'il est « toujours joyeux et doux ».
Explorer le cosmos[edit]
La Philosophie de l'œuvre commune de Fiodorov inspira diverses personnalités. Konstantin Tsiolkovski (1857-1935), le père de la cosmonautique moderne, personnage original marqué par sa surdité précoce, cultivait une conception spirituelle – panpsychiste – et cosmiste inspirée de Fiodorov. Il passa sa vie à réfléchir à la manière dont l'être humain pourrait atteindre l'espace cosmique. Il effectua de nombreux calculs et conçut des systèmes dans ce but. Bien qu'il n'ait pas été en mesure de réaliser ses projets, ses idées et ses recherches se révélèrent durablement valides. L'équation qui porte son nom est encore aujourd'hui la base de la cosmonautique : elle prévoit la trajectoire des fusées dans l'espace. Le célèbre entrepreneur Elon Musk, qui connaît bien Tsiolkovski et ses équations, aime le citer : « La Terre est le berceau de l'humanité, mais on ne passe pas toute sa vie dans un berceau. »5
Un autre cosmiste célèbre fut le minéralogiste et chimiste ukrainien Vladimir Vernadski (1863-1945). Vernadski développa l'idée de « biosphère », qui confère au vivant le statut de force géologique et lui attribue une origine cosmique. « La biosphère est autant (si ce n'est plus) la création du soleil que la manifestation de processus terrestres. Les anciennes intuitions religieuses de l'humanité, qui considéraient les créatures terrestres, en particulier les être humains, comme des enfants du soleil, étaient beaucoup plus proches de la vérité que ne le croient ceux qui ne voient dans les êtres terrestres que la création éphémère, le jeu aveugle et aléatoire des changements de la matière et des forces terrestres. »6 Il définit également d'autres couches géologiques, comme la « technosphère », résultat de l'activité technique humaine, et la « noosphère », sphère spirituelle nourrie de la pensée humaine, qui ont également un statut géologique, car elles influencent l'évolution de la Terre. La pensée de Vernadski constituera une base pour la pensée écologique. La biologiste Lynn Margulis, l'une des chantres de la « théorie Gaïa », a dit de lui : « Vernadski fait pour l'espace ce que Darwin a fait pour le temps : alors que Darwin montrait que toute vie descendait d'un ancêtre lointain, Vernadski montrait que toute vie provenait d'un seul matériau, la biosphère »7 Pour Vernadski, cette biosphère était étroitement liée à la vie solaire.
Il faut aussi mentionner Alexandre Tchichevski (1897-1964), également cosmiste et fondateur d'une nouvelle discipline scientifique : l'héliobiologie. Dans le cadre de la poursuite des idées cosmistes, il s'est particulièrement intéressé au soleil et étudia sa vie rythmique. Il étudia l'influence de ces rythmes sur des phénomènes terrestres tels que les épidémies. L'héliobiologie étudie en fait le soleil comme un être vivant. Pour Tchichevski aussi, il est clair que la vie doit être considérée comme un processus d'origine cosmique : « Nous avons l'habitude de jeter un regard primaire, étroit et antiphilosophique sur la vie, comme si elle était le résultat du jeu aveugle de forces exclusivement terrestres. Ce n'est évidemment pas le cas. Car la vie est un phénomène bien plus cosmique que terrestre. Elle est le résultat de la dynamique créatrice du cosmos dans son action sur le matériau inanimé de la terre. Elle se nourrit de la dynamique de ces forces, et chaque battement du pouls organique est en corrélation avec le battement du cœur cosmique, ce magnifique assemblage de nébuleuses, d'étoiles, du Soleil et des planètes »8 L'héliobiologie a donné naissance à des disciplines de recherche qui se penchent sur la météorologie spatiale. Outre la recherche fondamentale, ce champ de recherche trouve des applications pratiques dans l'astronautique : les voyages dans l'espace nécessitent des informations sur la météorologie du système solaire. La chercheuse en météorologie spatiale Tatiana Podkladtchikova explique que son travail consiste à « étudier les humeurs du soleil ».
Le cosmisme a ainsi occupé une place centrale dans l'histoire de l'astronautique, même s'il fut réprimé par les bolcheviks. Cette philosophie était trop spirituelle pour leur idéologie matérialiste. La tendance à regarder vers le cosmos est néanmoins restée présente comme une lame de fond en Russie et fut pour ainsi dire récupérée par les dirigeants sous une forme matérialiste. La compétition spatiale avec les États-Unis est devenue un jeu de pouvoir, alors que les idées de compétition et de technologie de guerre sont exclues de la philosophie cosmiste, pour lequel la technique doit être uniquement un moyen de promouvoir la fraternité. On observe cependant que la Russie a toujours investit beaucoup de ressources dans le projet de l'ISS (Station Spatiale Internationale), qui se veut être un projet de collaboration technique fraternelle entre les pays. À la fin du 20ᵉ siècle, suite à l'effondrement de l'Union soviétique et la résurgence des idées spirituelles en Russie, l'intérêt pour le cosmisme se raviva. Il est aujourd'hui considéré comme faisant partie de la culture philosophique, scientifique et spirituelle russe. Il est intéressant d'avoir à l'esprit que Elon Musk, qui a immigré d'Afrique du Sud vers les États-Unis pour réaliser ses projets d'énergie solaire, d'accès universel à Internet et de « vie multiplanétaire », semble être inspiré par cette philosophie. Il ne s'agit pas ici de discuter de la validité du cosmisme ou de la pertinence des entreprises d'Elon Musk, mais d'attirer l'attention sur un lien souvent méconnu.
La rencontre avec la mort[edit]
Dans la mythologie chrétienne, l'humanité a été chassée du paradis. Elle a perdu l'arbre de vie après avoir mangé le fruit de l'arbre de connaissance. Elle a ainsi quitté le monde de la vie pour entrer dans le royaume de la souffrance, de la maladie et de la mort. Pour décrire cet état, l'ancienne mythologie perse raconte que l'humanité vit sur Terre dans le royaume d'Ahriman, l'esprit des ténèbres. Ahriman habite le monde matériel, il est l'esprit de la mort et l'antipode de l'esprit solaire, Ahura Mazda. Paul Du Breuil, un expert du zoroastrisme, décrit Ahura Mazda et Ahriman par rapport au cosmos : « Le Bien, vertu suprême de la Sagesse divine, correspond dans le domaine physique à la lumière des étoiles et du soleil. Elle seule permet la vie et fait croître. Les ténèbres s'identifient avec le Mal [Ahriman], non seulement en tant qu'absence de lumière, laquelle supprime la vie, engendre le froid éternel, mais en tant que refus de la lumière. Par cet acte négatif, la ténèbre du Mal devient obscurité opiniâtre qui entraîne le froid absolu auquel correspond la glaciation spirituelle, le gel de l'âme. Ces parallèles sidéraux rappellent d'anciens cultes naturalistes et font référence aux divinités solaires. Si Ahura Mazda transcende les éléments de la création physique, il n'en demeure pas moins le Pôle de la Lumière essentielle, le Père d'Atar manifesté par le Feu primordial qui est la lumière fulgurante, toute métaphysique, mais qui précède et engendre les illuminations célestes des feux solaires et stellaires du cosmos. »9
Ici aussi apparaît le motif d'une spiritualité qui émane du cosmos, et en particulier du soleil, tandis que l'élément purement matériel est habité par les forces froides de la mort. En s'émancipant des anciennes croyances, en s'orientant de plus en plus vers l'aspect matériel du monde, l'humanité s'est rapprochée de ce royaume de la mort. La technique moderne – née de la pensée représentative et objective, coupée du vécu de la nature – saisit et façonne l'élément mécanique, elle s'associe ainsi nécessairement à cet élément mort. L'espace des possibles ouvert par la tekhnè devient donc l'espace par lequel l'humanité rencontre l'esprit froid de la mort et de la mécanique. La technique elle-même n'est pas cet esprit, mais elle lui ouvre un espace. Rudolf Steiner, qui a souvent tenté de décrire ces forces ahrimaniennes à notre époque, s'exprimait ainsi dans une conférence donnée à Berlin en 1915 : « L’élément ahrimanien exerce son influence partout en notre époque. Il ne s’agit pas de se révolter, de s’opposer, de critiquer ni de nous protéger de cela, mais de le reconnaître comme une nécessité de notre époque. ». Et il poursuit : « À notre époque, il s'agit avant tout de comprendre la nécessité d'être enchaîné à Ahriman, à l'élément ahrimanien que nous générons nous-mêmes dans nos mécanismes, et la nécessité de reconnaître correctement ces liens, car sinon nous vivons dans la peur de beaucoup de choses qui sont présentes à notre époque. »10 Mais s'il s'adonne sans égard à ce domaine, l'être humain risque de s'isoler de plus en plus du cosmos, de se couper irrévocablement des cycles de la vie et d'être aspiré dans un monde sans ciel, de sombrer dans la sous-nature, comme le décrit bien la fameuse dystopie cinématographique Matrix. Cette tendance à faire descendre l'âme humaine dans le monde souterrain des microprocesseurs n'en est qu'à ses débuts et va sans aucun doute s'accentuer. D'autres perspectives sont-elles possibles en compagnie de cet esprit de mort ?
De nouvelles capacités[edit]
Au contact de la machine froide, l'être humain acquiert de nouvelles capacités. « La technique froide confère un caractère à la pensée humaine, qui mène à la liberté. Entre les leviers, les rouages et les moteurs ne vit qu'un esprit mort ; mais dans ce royaume des morts, l'âme humaine libre s'éveille. Elle doit réveiller en elle l'esprit qui, auparavant, ne faisait que rêver plus ou moins, tandis qu'il animait encore la nature. La pensée rêvante devient une pensée éveillée grâce au froid de la machine. » Ainsi s'exprime Steiner dans un article de 1922.11 Une maturation de l'âme humaine s'opère. Nous observons encore d'autres qualités émergentes, par exemple, cette maturation morale survenue avec l'apparition de la bombe atomique : une nouvelle conscience de la responsabilité commune pour l'humanité et la terre. Ou encore, comme contrecoup de la virtualité, aussi paradoxal que cela puisse paraître, s'opère une intensification du rapport aux perceptions sensorielles, à la nature et au cosmos.
C'est précisément dans cet environnement technique que l'anthroposophie a vu le jour. C'est précisément à partir de cette nouvelle liberté intérieure que l'être humain découvre en lui-même des forces qui lui permettent d'étendre sa conscience à la dimension spirituelle, de développer une nouvelle fraternité, une intimité avec le cosmos. Il peut développer sa connaissance au-delà de la simple connaissance réfléchissante et représentative, l'étendre au-delà de l'élément mécanique jusqu'à atteindre l'élément actif, vivant et spirituel du monde. La terre n'est-elle qu'une machine ? Le soleil est-il une centrale nucléaire sans âme ? Ou bien le soleil et la terre peuvent-ils être perçus comme vivants et même sensibles ? L'esprit humain transforme alors le monde mécanique et façonne les produits techniques de manière artistique dans le sens d'une libération. Une telle relation au monde nécessite une approche cognitive désintéressée, basée sur la « résonance » au sens de Hartmut Rosa. L'âme humaine ne peut alors plus être « gelée » par la machine. Sur ce chemin, la technique peut être façonnée en résonance avec le vivant, non pas dans un « retour à la nature » épiméthéen, mais dans un sens prométhéen, civilisateur, transformateur de monde, d'une « œuvre commune ». On peut ainsi entrevoir une civilisation hautement technique qui pourrait vibrer en harmonie avec les forces solaires du vivant.
La rédemption d'Ahriman[edit]
En envisageant l'émergence d'un nouveau règne de machines, une technosphère qui conquerrait progressivement l'ensemble du globe et s'étendrait jusqu'au système solaire, la relation entre l'homme et la machine serait une relation à long terme. « La fusion de l'être humain et de l'être de la machine sera un problème majeur et important pour le reste de l'évolution terrestre »12, déclare Steiner dans une conférence de 1917. Et : « Ces choses ne devraient pas être traitées comme si elles devaient être combattues. C'est une vision totalement erronée. Ces choses ne manqueront pas, elles viendront. La seule question est de savoir si, au cours de l'histoire du monde, elles seront orchestrées par des personnes qui connaissent de manière désintéressée les grands objectifs du devenir terrestre et qui façonnent ces choses pour le salut de l'humanité, ou si elles seront orchestrées par des groupes de personnes qui ne font qu'exploiter ces choses dans un sens égocentrique individuel ou de certains groupes. »13 Les machines, les innovations techniques – y compris les formes sociopolitiques – ne prennent pas la même forme selon qu'elles sont conçues dans une optique égoïste et à court terme ou dans une perspective d'intérêt commun et de respect des personnes à long terme.
Avec un certain sens esthétique, de nombreuses nuances peuvent être perçues dans le monde technique. La technique est un art. La technosphère offre une multitude de formes et de réalisations techniques auxquelles on peut devenir sensible. Il ne s'agit pas de classifications idéologiques, mais d'une sensibilité, d'un sens intérieur qu'il convient d'éduquer. Les machines de guerre, bien qu'issues d'une forme de nécessité, peuvent être perçues comme un archaïsme – l'inverse de machines empreintes d'une vision libre, fraternelle et humaine. Avec la maturation socio-éthique de l'humanité, des innovations techniques peuvent voir le jour, capables de promouvoir la liberté, l'égalité et la fraternité, de s'harmoniser avec le vivant, voire de générer la vie, de transformer la « force inconsciente de la nature » et, peut-être, dans l'esprit du cosmisme, d'élever le cosmos à un niveau d'existence supérieur.
Le danger ne vient donc en premier lieu ni de la technique, ni des machines, ni d'Ahriman. Il réside d'abord dans un possible manque d'êtres humains ayant une vision spirituelle désintéressée pour guider et façonner le développement technique. La séparation entre des « êtres humains spirituels » et des « êtres humains techniques » est certainement le plus grand danger pour le développement futur. Pour que la technique puisse se développer dans un sens humain, pour qu'elle puisse être reliée aux besoins spirituels de l'être humain et aux forces du cosmos, il est nécessaire que ceux qui entretiennent ces liens avec la dimension spirituelle et cosmique agissent jusque dans le monde technique afin de participer et de collaborer à son développement. Et, comme la technique est toujours une création humaine collective, cela implique de vivre, de travailler et de participer à la culture technique de son époque.
Comme Faust, qui, s'opposant à la force aveugle de la nature, la mer, veut construire une terre libre pour une humanité libre, l'être humain se transforme lui-même en transformant le monde. Et s'il s'agit d'un processus de développement au cours duquel l'être humain apprend, au contact des forces mécaniques de la mort, à devenir libre et à engendrer une vie nouvelle, nous pouvons également nous poser la question : Se pourrait-il que cet esprit de la mort et de la mécanique froide, que nous avons appelé Ahriman, traverse également une transformation dans ce processus ? Se pourrait-il qu'Ahriman et l'être humain apprennent l'un de l'autre à travers cette rencontre prométhéenne ? Cet esprit obscur, qui s'est enfermé dans sa propre froideur, dans sa propre douleur, dans sa propre rigidité, coupé des forces de vie et banni de l'évolution, pourrait-il trouver une nouvelle place si les êtres humains porteurs d'esprit, ne reculent pas d'angoisse, mais saisissent courageusement cette mission civilisatrice ?
Notes de bas de page[edit]
- Goethe, Faust 2, 2. Akt.
- Sébastien Claeys, Florent Trocquenet-Lopez, Bernard Stiegler: Dans l’Anthropocène, la vie de l’esprit doit ressusciter, in ‹Socialter›, 7. August 2020.
- Nikolai Fjodorow, Philosophie de l'œuvre commune. DES SYRTES. Édition du Kindle. p. 654
- Nikolai Fiodorov, What Was Man Created For? The Philosophy of the Common Task›. Hyperion Books 1990.
- Lettre à Kaluga, 1911.
- Wladimir Wernadski, La biosphère. Seuil 2002
- George S. Levit, Biogeochemistry – Biosphere – Noosphere: The Growth of the Theoretical System of Vladimir Ivanovich Wernadski. In Studien zur Theorie der Biologie, Bd. 4.
- L. V. Golovanov, Alexander Tschitschewski, in F. Lesourd (Hrsg.), Dictionnaire de la philosophie russe. L’Age d’Homme, Lausanne 2010, S. 853–855.
- Paul Du Breuil, Zarathoustra et la transfiguration du monde. Payot, Paris 1978. (p. 137)
- Rudolf Steiner, Berlin, 19 janvier 1915, in GA 157, 5e conférence. Édition française : Destin des hommes et destin des peuples, EAR.
- Rudolf Steiner, Spenglers Welthistorische Perspektiven, 13. August 1922, in GA 36, S. 84.
- Rudolf Steiner, Individuelle Geistwesen und einheitlicher Weltengrund, conférence du 25 novembre 1917 à Dornach, GA 178.
- Ibid.